De Moscou à Vladivostok

Traversées...

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Oublier tout ce que l’on sait, tout ce que l’on croit savoir sur ce grand pays, sur ses habitants. Oublier les clichés, oublier les questions, oublier les malaises. Se méfier des raccourcis, tordre le cou aux préjugés. Les Russes qui seraient forcément, inévitablement « des Russes ». Ne pas penser tout le temps à la Tchétchénie. Réussir à ne pas y penser malgré les soldats et uniformes omniprésents. Oublier un instant ce que je crois savoir de la Russie : Staline, le stakhanovisme, le goulag, le KGB, la guerre froide, la mafia, la vodka, Poutine et qu’en sais-je encore…
Lire Dostoïevski et penser à relire l’épopée de Michel Strogoff.
Se laisser aller à la découverte, à l’ennui, aux yeux qui s’écarquillent. Ecouter cette langue, reconnaître les quelques mots assimilés grâce à la bien-nommée méthode. Quelques bouquins pour les heures qui s‘étirent dans ce train légendaire. Et les yeux grands ouverts. Les oreilles aussi. Guetter. Ne pas guetter. C’est une première rencontre, un premier rendez-vous. Je sais maintenant que je retournerai en Russie.
Se laisser aller donc. De Moscou à Vladivostok, ouvrir les yeux, prendre ou voler quelques images d’une Russie aux multiples visages. Entre reliques soviétiques et fourre-tout capitaliste, statues mégalomanes et solitudes comme on peut en croiser aux quatre coins de la planète.
Ce premier matin, quelque part entre Moscou et Kirov : de la neige. De la neige et quelques âmes perdues dans la nuit. Qui sont ces gens ? Que font-ils ? Où vont-ils ? Elle ressemble à quoi leur vie ici ? Ces questions accompagneront ces 9289 kilomètres. Ces 18578 kilomètres en fait.
Les paysages défilent sous mes yeux ébahis. Les paysages défilent et ce blanc interminable recouvre tous les points de repères, réels ou imaginaires. Jusqu’au vertige parfois. Et les yeux qui pétillent.
À bord du transsibérien, on est un peu perdus. Dans l’espace, dans le temps. Alors, on boit du thé, on joue aux cartes, on fait connaissance, on mange, on papote, on bouquine et on passe des heures à regarder par la fenêtre ce film étrange et lent. Et l‘esprit se promène au coeur des steppes. Et puis on dort, et puis on reboit du thé. Train de vie.

Dehors aussi c’est la vie. Une vie qui semble dure et grise. Et derrière le spectacle des babouchkis, une autre réalité vient me rattraper. Ma tête se vide et se remplit.

A mesure que le train avance, je me représente en pointillés le parcours qui traverse la carte et relie Moscou à Vladivostok. Comme dans un dessin animé. Et je m’émerveille de poser les pieds sur le lac Baïkal pas encore gelé, avant de découvrir en pleine région bouriate le monastère bouddhiste d’Ivolguine. Plus tard, plus loin : Vladivostok. Cette ville chaleureuse et son soleil glacial deviendront alors plus que le prétexte de cette traversée. Un enchantement.

Sur mon carnet de voyage, j’écris :“ Un dimanche, quelque part sur la Terre, entre Moscou et Vladivostok. J’aime bien cette idée d’être perdue dans ce vaste monde, dans ce pays démesurément grand, et laisser mes yeux se poser au hasard sur ce vieil homme là-bas, cette grand-mère-là, cet enfant qui joue. J’aime me trouver là, dans cette jolie et vieille maison mobile, cette maison sur rails qui traverse le continent-Russie. Partie et pas encore arrivée. En mouvement. Entre deux. La joie enfantine. La tristesse aussi. “

Je note aussi ces quelques mots de Nicolas Bouvier, extraits de L’usage du monde : “(…)Comme une eau le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement est peut-être notre moteur le plus sûr“.


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